Bibliothèque nationale de France
GRAVES INCIDENTS
aux Arènes de Marseille
Marseille, 28 août
Incidents graves. — Les Arènes incendiées. — Une foule
furieuse. — Les arrestations.
On lit dans le Petit
Provençal :
Les courses d’hier ont donné lieu à des incidents scandaleux.
A l’heure actuelle, on peut dire qu’il ne reste plus rien des arènes du Prado :
les bancs ont été brisés puis entassés en forme de bûchers ; les arbres,
les chaises, une partie des barrières, tout a été arraché et incendié. Le
pavillon central respecté jusqu’à 6 heures, a été démoli à son tour, puis
réduit en cendres. Les pompiers ont pu le préserver en partie, mais les dégats
sont énormes.
Voici l’exposé des faits :
Les courses ont débuté dans des conditions normales. Les premiers
exercices ont même soulevé à plusieurs reprises les applaudissements
enthousiastes de l’assistance, surtout avec le caballero en plaza, José Bento
de Araujo, qui a fait preuve d’une dextérité, d’une souplesse, d’une grâce
incomparables. Le genre de travail auquel il s’est livré, exige autant de
prestesse que de coup-d’œil et de sang-froid. Le public était réellement
émerveillé.
Les Courses à Mort
Mais après (José) Bento (de Araújo), la course a perdu
tout intérêt. Les taureaux fournis par M. Fayot étaient des animaux ayant
certainement couru plusieurs fois ; ils n’avaient ni agilité, ni feu, ni
force défensive. Peut-être aussi certains matadors et banderilleros manquaient-ils
d’expérience et d’habileté ; mais, à notre avis, la faute est surtout aux
animaux, qui n'étaient réellement pas présentables. Le public, s’apercevant qu’on
se moquait de lui s’est fâché toute rouge.
Gavira et Manene, les deux matadors, ont tué chacun leur
premier taureau, mais les conditions des bêtes étaient si mauvaises, que la
tuerie a été plutôt une boucherie. Le dernier surtout a été abattu d’une façon
absolument répugnante. Les coups d’épée ont porté à faux et il a fallu frapper
six fois la bête pour la tuer.
Les spectateurs indignés ont sifflé et jeté des cailloux
et projectiles variés sur la piste. Bientôt le scandale a pris des proportions
sérieuses, et l’on a dû aller requérir la gendarmerie.
Les arènes en feu
Cinq mille personnes étaient là debout, invectivant les
matadors et toute la cuadrilla, accusant les organisateurs d’avoir volé le
public, etc.
Bientôt une dizaine de jeunes gens se jettent au milieu
de la piste, entassent des chaises, des tronçons de barrières, des planches,
etc., et mettent le feu à ce bûcher improvisé. La police veut intervenir, mais
des bagarres se produisent sur la gauche ; en outre, une centaine de
spectateurs sont sur la porte, arrêtant au passage le personnel de la
cuadrilla, prenant au collet picadores et banderilleros. Les agents sont forcés
de se précipiter de ce côté et de laisser un instant les arènes sans
protection.
Vers 6 h. 3/4, nous comptons sept bûchers allumés sur le
pourtour. Le public a arraché les bancs, les arbres, tous les objets
inflammables et les a réunis en tas pour y mettre le feu. Vers la droite en
entrant, le foyer s’étend sur plusieurs mètres de rayon ; des gerbes de
flammes s’élèvent à douze mètres au-dessus du sol.
A gauche du toril, autre bûcher dressé avec des
barrières, les sièges qu’on a arrachés au pavillon central. Le feu gagne du
terrain, d’autant plus que les herbes sont très séches et s’enflamment sans
peine.
Un cri d’horreur part tout à coup des tribunes de
premières, non loin de la sortie. Un inconnu a mis le feu vers la gauche et l’pn
peut craindre un instant que toutes les boiseries ne deviennent la proie des
flammes ; mais la police intervient et peut maîtriser cet incendie
partiel.
Dans les arènes, la chaleur est atroce et la plupart des
spectateurs sont sortis. Mais un certain nombre de fanatiques continuent à
alimenter les foyers en y jetant tout ce qui leur tombe sous la main.
Incendie du Pavillon Central
Vers 7 heures du soir, des individus poussent la chose
jusqu’à former un bûcher sur le plancher du pavillon central, où se tient la
musique. Tout le baraquement étant construit en bois, le sinistre ne peut
manquer de prendre très rapidement de l’extension.
Mais on a téléphoné aux pompiers de Menpenti et de la rue
Montgrand. Les deux postes arrivent, munis d’échelles, de pompes, etc., et
commencent aussitôt l’attaque. En même temps, la police et la gendarmerie font évacuer
les Arènes et mettent en état d’arrestation six forcenés qui s’entêtaient à
entretenir le foyer en disant : «On nous a volés, nous en prenons pour
notre argent.»
Nous avons le regret de constater que ces individus
appartiennent à la classe éclarirée et occupent, en ville, des situations honorables.
Nous taisons leurs noms, par un sentiment de discrétion que nos lecteurs
apprécieront.
Vers dix heures du soir, nous avons pu nous rendre compte
du désastre : Les Arènes peuvent être considérées comme détruites. Tout a
été brûlé ou détruit. Sans doute les pertes matérielles ne sont pas énormes,
car il ne s’agit en somme que de planches et barrières sans valeur ; mais
les travaux de réfection seront considérables.
Il est à souhaiter, en tout cas, que de pareilles scènes
ne puisent se renoiveler. On n’a eu hier, aucun incident de personnes à
déplorer, sauf quelques femmes qu’on a dû emporter évanouies. Mais dans ces
moments de confusion, de graves incidents pourraient se produire. Il est
indispensable, désormais, que les organisateurs s’assurent rigoureusement de la
qualité des bêtes et n’admettent sur la piste que des taureaux pouvant fournir
une course sérieuse.
In LE
PETIT RÉPUBLICAIN DU MIDI, Nimes - 29 de Agosto de 1893