Bibliothèque nationale de France
TOROS DE MUERTE
EN NIMES
Malgré l’attrait
de l’ouverture de la chasse, une nombreuse population était accourue des
environs pour assister à la corrida ; et j’en connais des fervents de
Saint-Hubert qui ce jour-là, abandonnant la poursuite d’un gibier de plus en
plus rare, s’étaient rendus aux Arènes pour applaudir Cara et juger Fuentès. L’amphithéatre
étair comble, le soleil mordorait les pierres et les fraîches toilettes
étincelaient dans toute cette foule que piquetait de blanc les sans-gêne en
bras de chemise.
À 3h. ½ sous
la présidence de M. Regnaud la musique fait entendre l’hymne national, peu
après retentit l’ouverture de Carmen et le paseo
s’effectue.
Au passage
de (José) Bento (de Araújo) de nombreux
mécontents sifflent et les applaudissements unanimes sont réservés à la
cuadrilla. En tête marchent le majestueux Cara-Ancha
et l’élégant Fuentès. Chacun prend sa
place : (José) Bento (de Araújo)
impassible sous les sifflets attend la sortie de Confitero. Rouge meucheté de blanc, patriarcal avec ses cornes
hyperboliques et sa haute taille il semble dédaigner les appels.
Hélas ! tout de dédain n’est que pure molesse !
Le rejoneador
le cite de près et pose une bonne première javeline, des applaudissements éclatent
mais ne parviennent pas à étouffer les sifflets stridents ; une deuxième
javeline prend à côté de la première, (José) Bento (de Araújo) veut triompher
quand même ; il prend deux banderilles dans une main et lui orne le garrot
avec un brio remarquable ; c’est alors qu’énervé par cette hostilité
persistante, il se précipite au galop vers la présidence et demande l’autorisation
de combattre le toro cornes nues ; on la lui refuse. Deux autres
banderilles sont successivement placées avec un grand mérite et sont
vigoureusement applaudies par la majorité du public.
Moyano entre en suerte
et banderille au cuarteo, avec un art
incomparable. Americano attaque à son
tour et tombe devant l’animal. Pedro
Campo se précipite et dans un quite émouvant sauve son compagnon ;
celui-ci remis sur pied pose une mauvaise demi-paire. Des applaudissements frénétiques
éclatent, c’est Moyano qui les
soulève et emballe son public. Americano
à la seconde reprise n’est pas heureux.
Fuentès prend la muleta ; après onze passes bien dessinées,
il marque une estocade un peu de côté.
Montenegro noir soutaché de blanc, aux cornes fines et de formes
irréprochables fait une brillante sortie. Mlle Maria Gentis essaie une première
javeline qui ne tient pas ; dans une fausse manœuvre serrée de près contre
la barricade, elle échappe au danger grâce à son sang-froid et au peu d’insistance
du toro qui dans cette affaire s’est montré d’une courtoisie parfaite. Dans les
intermèdes, Cara nous fait applaudir
de belles véroniques et Fuentès
quelques brillantes largas.
Après une fausse
attaque Sevillano banderille une
première fois au cuarteo, Diaz est applaudi pour une jolie paire
au sesgo alors que son compagnon
répète sa première sortie.
Toujours élégant
et courtois, la montera à la main, Cara
demande au président de passer à Moyano les trastos. Accepte. Le public ratifie
par des applaudissements. Deux passes de muleta un peu fièvreuses sont suivies
d’une estocade marquée avec un báton ; sans se déconcerter le jeune torero
prend la banderille de simulacre et marque une magnifique estocade. (Applaudissements
frénétiques.)
Portrait fait par ServandoAh !
Ah ! Carcalero arrive en
bondissant, de ême forme et de même couleur que le précédent, il montre plus de
vivacité. Le voilà parti sur Trigo,
trop vif et le roublard picador ne croisant pas assez son cheval, la pique est
de refilon ; la brave bête a
senti le fer, elle charge avec entrain deux chutes de Trigo et Trescales dont
la monture malade est emmenée à l’infirmerie. Fuentes opportun au quite, mais le pauvre Trescales tombé à découvert ne trouve son salut que dans la cape de
Cara ; une explosion de bravos
jaillit de la foule.
Ah Moyano
que tu nous fais plaisir ! quelle science ! quelle élégance !
Une pluie de cigarres ne saurait trop récompenser les banderilles au pas, Americano toujours malheureux ne peut
poser une paire entière.
Cara passe de muleta avec sa maitrise habituelle et porte un pinchazo entrant bien en suerte suivie d’une
estocade qui couche l’animal. Le puntillero conclut au premier coup. Sacto rouge marqué de blanc, comme
dirait Dupont, fait son entrée. Il tâte l’Artillero
qui décidément ne peut pointer sa pique, elle est de refilon et le prudent picador se rattrape par deux puyasos convenables. Trescales n’essaie qu’une fois et sa
monture en voit de cruelles.
N’insistons
pas sur les banderilles de Pedro del
Campo, applaudissons celles de Curinche.
Fuentes aborde le fauve avec confiance après un travail de
muleta plein de finesse entre de près avec vaillance force sur le fer et porte une
estocade atravesada dont le
contre-coup le rejette ; deux autres passes de muleta suivies d’une autre
estocade atravesada aussi profonde et
le descabello au sixième essai. Azuceno nous arrive avec un formidable
garrot, bien armé de poids, brillant, boyante,
il pourchasse les peones et c’est un
plaisir de les voir franchir prestement la barricade ; mais malgré sa corpulence
c’est une véritable sauterelle que ce toro, d’un bond, sans toucher, le voilà
dans le couloir ; voici un foli farol
de Cara. Et les picadores ! Il
ne doit pas les voir cet acrobate qui franchit à nouveau la barrière. Carriles lui tente le poil. Hardi !
en voilà deux par terre ce qui nous permet d’applaudir les quites des deux
matadores.
Le public
réclame des banderilles aux maîtres. Cara
cite au quiebro vainement et se
décide pour un joli cuarteo. Fuentes
au pas pique ses banderilles de supérieure façon. (Musique pour les deux
diestros).
Cara se présente à son ennemi et le passe de muleta avec sa
sûreté remarquable, l’animal s’accule après trois estocades, subit cinq descabellos, se couche fatigué de tant d’insistance
et se livre au puntillero qui l’achève au premier essai.
Si l’on n’avait
pas vu mourir le précédent on le croirait ressuscité en la personne de Carnicero, gris souris comme son frère,
fin de formes, bien armé et souple de jambes, car il franchit deux fois le callejon, il poursuit les bourdonnants peones. Les picadores n’ont pas l’air de
s’apercevoir de sa présence… les flémards ! il faut bien entrer en danse
pourtant ! deux chutes et trois chevaux malades, demandez à l’infirmier.
Après avoir pris neuf piques cet animal brillant et volontaire passe aux banderilleros
qui ne font rien de remarquable ; il y avait de la place pour pareur
cependant.
Fuentes passe de muleta, cet animal distrait qui porte haut, un meti-saca et trois estocades courtes ont
raison de la brute vigoureuse, qui, frappée à mort, ne veut pas se livrer au
puntillero, s’affaisse et se relève à plusieurs reprises et meurt dans un
dernier effort.
RÉSUMÉ
Toros bons
dans leur ensamble, agiles et brillants, d’une remarquable beauté de formes
pour les deux derniers surtout. Un peu distraits. Ces animaux paraissaient
cependant avoir souffert de leur long séjour dans le corral, le brusque
changement de régime leur ayant donné la diarrhée. Nous en avons vu les traces
d’ailleurs !
Cara toujours élégant, magistral, incontesté, mais se
ménageant un peu trop.
Fuentes, élégant, courageux, de grandes qualités, un joli jeu de
muleta, et la main sûre. Ce jeune diestro
a de l’avenir.
Des banderilleros :
Moyano.
Les
picadores : Prudents, Carriles,
le plus jeune peut-être, a donné une pique supérieure : Mlle Gentis est un
écuyère parfaite, possédant le plus grand sang-froid.
Une partie
du public s’est montré cruelle pour (José) Bento
(de Araújo) ; on n’insiste pas de cette façon devant l’admirable travail
qu’il nous a fait, c’était pénible et injuste. (José) Bento (de Araújo) compte aussi ses partisans. Ne soyons pas
sectaires et soyons toujours justes.
MOSCA.
Dimanche 20 août, pour les adieux du caballero en plaza
(José) Bento de Araujo, corrida de six toros avec les cuadrillas de Eusebio, Fuentes,
Manene, et de Gavira. Deux bichos
seront estoqués.
Le
caballero en plaza, (José) Bento de Araujo, combattra à cornes nues.
In LE
TORERO, 20 de Agosto de 1893