TOROS DE MUERTE
À MARSEILLE
Corrida du 27 août — La direction Richaud qui nous
avait déjà donné lors de la corrida de Fabrilo des preuves de son incapacité organisatrice,
risquant par cela de compromettre une journée taurine qui ne doit son succès
qu'aux estocades intelligentes du matador, vient de se payer, ou plutôt de
faire payer au public, une fantaisie dont l'aficion, pourrait bien ressentir
les conséquences.Quant à nous, obéissant à la règle que nous nous
sommes imposée nous ferons toujours une guerre à outrance aux charlatans, qui
déploient un luxe d'affiches extraordinaire et usent de tous les artifices de
la réclame pour ne donner en définitive que des taureaux vétérans de l'arène au
lieu de toros neufs.
Il serait temps que l'on soengeât un peu à mettre MM.
les empresarios dans l'obligation de tenir leurs engagements et pour cela, le
bétail soumis à un crontrôle sévère ne devrait paraître dans l'arène qu'après
autorisation dûment accordée par l'autorité locale. Nous sommes surpris en
l'occurrence de ce que M. le Maire voyant le prix exagéré des places, puisque
MM. Richard et Cie avait cru nous prenant sans doute pour des Anglais pouvoir
faire payer 3 fr. 30 à Marseille, la même corrida qu'on avait payée à Nîmes 1
fr. 50, n'ait pas pris les garanties nécessaires pour que le public ne soit pas
leurré.
Bibliothèque nationale de France
Voici le compte rendu qui expliquera les scènes de
violence dont les arènes furent le théatre à l'issue de la corrida.
Après un paseo réussi avec carosse de gala, muletiers
etc, la course commence à l'heure indiquée.
Premier taureau PIPO, véritable boeu, sort au pas et
s'arrête à environ 3 mètres du toril. Impossible de le déloger. (Nombreux cris
et sifflets.) On lui pose 2 paires 1/2 de banderilles, et après un travail de
muleta insignifiant, Manene lui pose
au deuxième essai un mauvais simulacre.
Deuxième ESCAMILLO, noir piqué de blanc, de forte
encolure. (José) Bento (de Araújo) lui pose 4 rejones 2 banderilles et une paire
(grandes ovations).
On désemboule le taureau et les banderilleros, avec
force précautions posent encore une paire et 2 demies. L'animal est de sentido et Gavira s'avance sans
confiance. À la première passe, il est saisi, piétiné, mais il se relève sans
mal, l'épaulette droite de son costume arrachée. Il prend un simulacre qu'il
pose assez bien.
Troisième DOURO, chatain foncé, prend 6 varas des
picadors; l'animal peu vigoureux se trouve bientôt aplomado. Il est désemboulé
et reçoit une paire et deux demies. Manene
prend çes trastros et s'avance. Après un travail de muleta précipité, il envoie
trop vite un bon pinchazo suivi de 2 autres et une estocade à la media vuelta
(puntillero au premier essai), (nombreux sifflets).
Quatrième GARABATO, taureau vicieux, reçoit 2 paires
et une demi-paire de banderilles et un simulacre de Gavira.
Cinquième BOLERO, de même couleur que le troisième.
(José) Bento (de Araújo) exécute un magnifique travail et pose 4 javelines, 1
banderille et une paire (grandes ovations, musique). La taureau désemboulé nous
revient mou et fuyard; il reçoit 2 paires 1/2 de banderilles. Manene s'avance avec l'estoque et, après
avoir passé le taureau sans confiance il lui porte un premier coup, puis une
estocade contraire qui le fait agenouiller. Puntillero au deuxième essai.
6º Bittero,
sort emboulé pour le travail des Picadors. On est obligé de le rentrer pour lui
mettre un emboulage plus solide, car on voit paraître la corne.
Pendant l'opération Gavira discute avec M. Fayot et ne veut pas tuer Bittero prétextant qu'il n'est pas puro.
Cependant le taureau ressort et prend 3 varas pour une
chute. Il ne veut plus de la pique et l'on fait rentrer les picadors
(protestation).
Après un travail très long, les banderilleros
parviennent à lui poser 2 paires 1/2. L'animal est sur la défensive et personne
n'ose l'aborder. Gavira s'avance sans
confiance et, après 3 passes de muleta de très loin, il porte un bon pinchazo,
mais il est saisi, bousculé par le fauve. Gavira
se relève et porte un bajonazo et un autre coup, (les cris et les sifflets se
succèdent; on jette des pierres et des chaises dans l'arène). De plus en plus
décontenancé, le matador envoie un coup en avant et essaye deux fois le
descabello. Enfin l'animal finit par s'agenouiller et est achevé au 2ème essai
par le puntillero. Les cris et les sifflets redoublent et des spectateurs en
viennent aux mains. On jette toujours des chaises. Les bancs sont arrachés et
l'on met le feu en plusieurs endroits. La police débordée essaye mais en vain
d'éteindre l'incendie. On forme un bûcher dans la piste et on met le feu au
pavillon de la musique.
Les toréadors se sauvent poursuivis par le public. On
déchire leurs capes de paseo qui se trouvent aux premières et Gavira est même
frappé près de réservées. Seul (José) Bento (de Araújo) se retire entouré et
applaudi.
Nous comprenons l'exaspération du public, mais la
foule arraché à son sang-froid, n'apprécie pas sainement les choses et elle
fait retomber trops souvent sur des comparses des responsabilités qui incombent
à d'autres personnages. ─ Certes, les toreros ne furent pas brillants, je le
confesse, mais leur tord principal consista dans l'acceptation du combat avec
des bêtes rompues aux rius de l'arène. Les coupables sont les directeurs seuls.
RÉSUMÉ
Les toros: de vrais boeufs de charrette, qui avaient déjà été combattus.
Le 1er et le 5º seuls pouvaient être neufs.
Les espadas: Bien difficiles à juger avec un bétail semblable. Manene
a été faible. Gavira a été mauvais, quoique vaillant; ce muchacho en présence de ces toros de sentido a fait preuve par moment d'un grand courage.
DON LUIS
In LE TORERO, Paris - 3 de Setembro de 1893